{"id":6,"date":"2025-06-21T12:39:32","date_gmt":"2025-06-21T10:39:32","guid":{"rendered":"http:\/\/sylvieb-stories.com\/?p=6"},"modified":"2025-06-21T18:24:24","modified_gmt":"2025-06-21T16:24:24","slug":"le-rendez-vous-des-gobelins-par-martine-gozlan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sylvieb-stories.com\/index.php\/2025\/06\/21\/le-rendez-vous-des-gobelins-par-martine-gozlan\/","title":{"rendered":"Le rendez vous des Gobelins par Martine Gozlan"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sylvie Bensaid &nbsp;: <em>&nbsp;Comment vous est venu le th\u00e8me de ce roman ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;<strong>Martine Gozlan :&nbsp;<\/strong>L\u2019immense \u00e9crivain Gabriel Garcia Marquez disait que l\u2019auteur ne choisit pas son sujet : c\u2019est le sujet qui choisit l\u2019auteur. Je l\u2019ai v\u00e9rifi\u00e9 avec cette aventure litt\u00e9raire, la premi\u00e8re d\u2019un nouveau cycle puisque j\u2019ai auparavant \u00e9crit une douzaine de livres (sur l\u2019islamisme et sur Isra\u00ebl) en tant que journaliste et essayiste. Comme romanci\u00e8re, donc confin\u00e9e volontaire avec l\u2019imaginaire, j\u2019ai suivi cette rivi\u00e8re myst\u00e9rieuse qui coule en chacun de nous, parall\u00e8le \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Elle est charg\u00e9e des alluvions du pass\u00e9, surtout le pass\u00e9 non-dit, les questions rest\u00e9es sans r\u00e9ponse, les secrets de la g\u00e9n\u00e9tique. Tr\u00e8s concr\u00e8tement, je me suis retrouv\u00e9e voici quelques ann\u00e9es dans le quartier des Gobelins, sous lequel est enterr\u00e9e une rivi\u00e8re condamn\u00e9e depuis 1912, la Bi\u00e8vre. Sur ses bords, du temps o\u00f9 elle coulait \u00e0 l\u2019air libre, travaillait tout un petit peuple, dont celui des tanneurs juifs arriv\u00e9s de Russie. C\u2019est dans un de ces foyers d\u2019immigr\u00e9s lituaniens qu\u2019a grandi mon h\u00e9ro\u00efne, Rose, Reisel de son nom yiddish de fillette de Kovno, le fant\u00f4me qui ressurgit au pr\u00e9sent pour dialoguer, trois g\u00e9n\u00e9rations plus tard, avec la narratrice, sa petite fille, et lui retracer son existence \u00e9tonnante et tragique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Sylvie Bensaid :&nbsp;<\/strong>En faisant dialoguer ces deux femmes, celle d\u2019avant-hier et celle d\u2019aujourd\u2019hui, vous appuyez-vous sur un socle historique ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Martine Gozlan :<\/strong>&nbsp;Oui, bien s\u00fbr, tr\u00e8s pr\u00e9cis. La toile de fond est, au d\u00e9part, celle de l\u2019immigration juive russe en France du d\u00e9but du 20\u00e8me si\u00e8cle, avec ce qu\u2019elle portait de nostalgie pour le monde perdu mais aussi d\u2019espoir dans la Ville lumi\u00e8re et la citoyennet\u00e9 dont les juifs \u00e9taient exclus dans l\u2019empire tsariste. Cette situation, comme celle de tout exil\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, \u00e9tait plac\u00e9e sous le signe de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9. Notamment en ce qui concernait les femmes, le regard port\u00e9 sur leurs choix, encore impr\u00e9gn\u00e9 des traditions du shtetl. Rose est l\u2019otage de cette condition \u00e9galement marqu\u00e9e au fer rouge par la pauvret\u00e9. Trois g\u00e9n\u00e9rations plus tard, sa descendante est une femme libre. Libre dans ses amours, dans son m\u00e9tier. Mais cette seconde h\u00e9roine, si moderne, est tenaill\u00e9e par une inqui\u00e9tude : d\u2019o\u00f9 vient-elle, que sont ses racines, quel est le trou noir dans sa g\u00e9n\u00e9alogie ? Voil\u00e0 une interrogation tr\u00e8s actuelle. Aussi libres que nous soyons au pr\u00e9sent, le pass\u00e9 nous tire par la manche : regardez la flamb\u00e9e des sites de g\u00e9n\u00e9alogie, les recherches ou les voyages sur les traces de ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s et dont nous tentons de percer le myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/sylvieb-stories.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/photo-Martine-Gozlan-dr.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7\" srcset=\"https:\/\/sylvieb-stories.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/photo-Martine-Gozlan-dr.jpg 768w, https:\/\/sylvieb-stories.com\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/photo-Martine-Gozlan-dr-225x300.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Sylvie Bensaid :<\/strong>&nbsp;Justement, quelle est la part du r\u00e9el et de la fiction dans ces deux histoires qui s\u2019entrem\u00ealent ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Martine Gozlan :<\/strong>&nbsp;Je vous citerai encore un \u00e9crivain, Jean Cocteau, qui fait dire au h\u00e9ros de son roman \u00ab Thomas l\u2019imposteur \u00bb : \u00ab Je suis un mensonge qui dit la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Une formidable d\u00e9finition de la litt\u00e9rature !Quelques phrases, quatre ou cinq, voletaient autour de moi, dans l\u2019atmosph\u00e8re familiale, lorsque j\u2019\u00e9tais enfant. Elles esquissaient les fronti\u00e8res de pays confus, murmuraient les noms \u00e0 peine audibles de personnages au visage effac\u00e9. J\u2019ai voulu retrouver les phrases d\u2019autrefois et tenter de les \u00e9crire avec ma propre vie. Mais je vous dirai tr\u00e8s sinc\u00e8rement que Rose Avijanski, l\u2019h\u00e9roine de mon roman, a vraiment exist\u00e9. Balay\u00e9e de la m\u00e9moire comme la multitude des anonymes, des humili\u00e9s, des pauvres \u2013 Albert Camus disait en fr\u00e9missant de tristesse que les pauvres n\u2019ont pas d\u2019histoire- elle est cependant venue me demander de lui redonner vie avec le seul pouvoir qui m\u2019ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 : celui de l\u2019\u00e9criture. C\u2019est pourquoi le mot \u00ab Ha\u00ef \u00bb- vivant- figure en lettres d\u2019or au dessus de son portrait sur la couverture du livre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Sylvie Bensaid :<\/strong>Vous d\u00e9crivez deux cultures, celle des juifs russes et des juifs alg\u00e9riens. La narratrice d\u00e9couvre en effet l\u2019existence de son a\u00efeul Mardoch\u00e9e, issu des hauts plateaux alg\u00e9riens et qui vivait de mani\u00e8re tr\u00e8s arabis\u00e9e. Vos personnages traduisent-ils l\u2019affrontement de deux mondes ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Martine Gozlan :<\/strong>&nbsp; Rose et Mardoch\u00e9e sont effectivement issus de deux univers radicalement diff\u00e9rents. L\u2019une est la descendante, selon la l\u00e9gende familiale, du Gaon de Vilna, cet illustre maitre rabbinique qui, \u00e0 la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, d\u00e9fendit la rationalit\u00e9 talmudique contre le mysticisme hassidique. Malgr\u00e9 la pauvret\u00e9, la recherche intellectuelle, le go\u00fbt de la mod\u00e9ration sont inscrits dans la tradition juive lituanienne. Le philosophe Emmanuel Levinas incarnera cet h\u00e9ritage. De beaux livres ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s aux \u00ab Litvaks \u00bb, respectivement par Henri Minczeles, Jean Gregor, Odile Suganas. C\u2019est une plaie b\u00e9ante puisque la Lituanie juive a \u00e9t\u00e9 an\u00e9antie pendant la Shoah.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Historiquement, mon roman se situe avant la catastrophe, \u00e0 la veille de la premi\u00e8re guerre mondiale puis pendant l\u2019entre-deux-guerres. Rose \u00e9pouse donc Mardoch\u00e9e, issu d\u2019une petite ville de l\u2019est alg\u00e9rien. Ils n\u2019ont que Paris en commun. Et une tr\u00e8s forte attraction due \u00e0 l\u2019exotisme que chacun incarne pour l\u2019autre. Nous tombons la plupart du temps amoureux d\u2019\u00eatres qui ne sont pas notre genre, Marcel Proust l\u2019a tellement bien d\u00e9crit ! Les lois du d\u00e9sir restent les m\u00eames, que ce soit dans un salon parisien snob ou chez les marchands juifs du Carreau du Temple. Cette histoire va donc tr\u00e8s mal se poursuivre et la fracture dans le couple s\u2019aggraver avec la nouvelle \u00e9migration de Rose, qui suit son mari vers l\u2019Alg\u00e9rie profonde. Une Alg\u00e9rie juive, fran\u00e7aise depuis le d\u00e9cret Cr\u00e9mieux de 1870, mais rest\u00e9e tr\u00e8s orientale dans ses m\u0153urs, contrairement aux grandes familles d\u2019Alger\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Sylvie Bensaid :&nbsp;<\/strong>Vous abordez la question du divorce religieux, le guet, sujet douloureux encore aujourd\u2019hui lorsque le refus des hommes de l\u2019accorder transforme les femmes en \u00ab agounot \u00bb\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Martine Gozlan :<\/strong>&nbsp;\u00ab Agounot \u00bb : les femmes entrav\u00e9es, encha\u00een\u00e9es comme la barque \u00e0 son ancre. Le refus de Mardoch\u00e9e d\u2019accorder le guet \u00e0 Rose, quand le couple se d\u00e9litera, brisera la vie de cette femme. Les tribunaux rabbiniques lituaniens et alg\u00e9riens se retrouvaient d\u2019ailleurs autour du m\u00eame obscurantisme. Cela se passait dans le premier quart du 20\u00e8me si\u00e8cle. Or j\u2019ai rencontr\u00e9 la m\u00eame probl\u00e9matique lors d\u2019un de mes reportages en Isra\u00ebl en 2012 ! Je me suis retrouv\u00e9e face \u00e0 une \u00ab agouna \u00bb. Elle criait sa souffrance, puisque selon la Halakha, refaire sa vie avec un autre homme lui \u00e9tait interdit. Le tribunal rabbinique ne la d\u00e9livrait toujours pas. Je sais qu\u2019aujourd\u2019hui la cause des \u00ab agounot \u00bb est ch\u00e8re \u00e0 Ha\u00efm Korsia, le grand rabbin de France. Le refus du guet, les conditions m\u00eames et le mode op\u00e9ratoire de son attribution sont totalement archa\u00efques. Le pass\u00e9 est toujours pr\u00e9sent. Il y a des milliers, peut-\u00eatre des dizaines de milliers de Rose aujourd\u2019hui en diaspora et en Isra\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Sylvie Bensaid :&nbsp;<\/strong>Entre le travail des femmes dans les usines d\u2019armement pendant la premi\u00e8re guerre mondiale et l\u2019enfermement qui pi\u00e8ge l\u2019h\u00e9roine, vous faites revivre une condition f\u00e9minine plac\u00e9e sous le signe de l\u2019\u00e9preuve. Rose finira-t-elle par rejoindre le fleuve de la libert\u00e9 ?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Martine Gozlan :<\/strong>&nbsp;Elle \u00e9tait pauvre, pleine de r\u00eaves bris\u00e9s et de souvenirs lancinants. Les conditions historiques et sociales, la violence et la vengeance de l\u2019amour l\u2019ont us\u00e9e et pi\u00e9g\u00e9e. Mais la fin du livre est pleine de surprises que nous laisserons les lecteurs d\u00e9couvrir. Quant \u00e0 la libert\u00e9 ultime, celle que nous enseigne le \u00ab Souviens-toi \u00bb, le \u00ab Zakhor \u00bb h\u00e9bra\u00efque, je la d\u00e9finis selon les mots de Zelda, la grande po\u00e9tesse isra\u00e9lienne : \u00ab Chacun a un nom \u00bb. Ma Rose a retrouv\u00e9 son nom, elle est donc libre pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sylvie Bensaid &nbsp;: &nbsp;Comment vous est venu le th\u00e8me de ce roman ? &nbsp;Martine Gozlan :&nbsp;L\u2019immense \u00e9crivain Gabriel Garcia Marquez disait que l\u2019auteur ne choisit pas son sujet : c\u2019est le sujet qui choisit l\u2019auteur. 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